La ferme du Laubecq

La ferme du Laubecq

Laubecq est le nom actuel du cours d’eau principal qui arrose le territoire de Saintes et qui signifie littéralement « le ruisseau de Lobbes », en référence au grand domaine de cette abbaye que le cours d’eau traverse de part en part. Les bâtiments domaniaux de l’abbaye de Lobbes à Saintes étaient implantés le long de ce cours d’eau, primitivement appelé la Quenestine. Le cours d’eau finit par devenir le ruisseau de Lobbes – le Laubecq -, nom qui se transmit également à la ferme domaniale, la ferme du Laubecq, implantée sur sa rive droite. 

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S Ferme Laubecq MPT RVB 165

Ferme du Laubecq ou de sainte Renelde – carte postale ancienne, début XXe siècle.

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Ancienneté

La tradition rapporte que sainte Renelde habitait cette ferme au VIIe siècle, après qu’elle eut donné toutes ces possessions à l’abbaye de Lobbes. C’est pourquoi on l’appelle également Ferme Sainte-Renelde ou, plus habituellement encore, Ferme de sainte Renelde. Cette légende ne doit sans doute pas être prise au mot. L’abbaye de Lobbes possédait la villa de Saintes depuis le Haut Moyen Age. Une grande partie de ce domaine lui appartenait encore à la fin de l’Ancien Régime. Comme la tradition veut que ce soit Renelde qui en fit don à l’abbaye Saint-Pierre de Lobbes, et que cette ferme était le centre domanial lobbain de Saintes, on en fit tout naturellement le lieu de résidence de la sainte mérovingienne. 

A ce jour cependant, aucune découverte archéologique ne confirme l’origine mérovingienne ou même carolingienne de cette ferme, ce qui n’enlève rien au fait que ce soit très possible et que l’on puisse, un jour, en découvrir les fondements.

En tout état de cause, il doit s’agir sinon de la plus ancienne, du moins d’une des plus anciennes fermes de la localité.

Une autre tradition, encore tenace en ce début de XXIe siècle auprès des occupants de la ferme, veut que des moines soient enterrés sous le pavement du corps de logis. [à vérifier auprès de Romain Sergeant]

En admettant que le centre domanial de Lobbes n’ait jamais été déplacé au cours du temps, ce qui ne peut pas être certifié, cette ferme était au centre d’une exploitation de 120 bonniers de terre dans la seconde moitié du IXe siècle (868-869).

On en perd ensuite la trace durant de nombreux siècles.  G.P. Speeckaert avait relevé dans les Ann. Laub. à la date du 20 janvier 1095, que l’abbaye possédait « in Laubiaco 37 partes ».  Mais ne s’agit-il pas de la mention de Lobbes, plutôt que de celle du Laubecq ? 

Au XIIe siècle (en 1142 ?), la récolte du domaine de Saintes aurait été détruite par un incendie accidentel.  Avec la perte de la récolte de la villa de Thuillies, réduite en cendre par Nicolas d’Avesnes, cet événement malheureux plongea l’abbaye de Lobbes dans une crise économique grave.  Les récoltes de Thuillies et de Saintes ravitaillaient en grande partie d’abbaye et le blé vint à manquer pour les moines.  Une partie des religieux furent dispersés dans d’autres institutions religieuses en attendant des jours meilleurs.  Deux mois avant la nouvelle récolte, les provisions étaient épuisées.  Il fallut acheter des céréales.  L’année 1142 étant une année de disette [Annales Laubienses, 1142-1143, p. 22], le blé se vendait au prix exhorbitant d’un marc le muid.  L’abbaye, pour subvenir à ses besoins dut en acheter 40 muids. [Gesta continuata, c. 24, p. 329]

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La seigneurie du Laubecq

Comme partout ailleurs, les réserves*, exploitées primitivement en faire valoir direct, ont fini par être affermées. Dans le cas de la Laubecq, il semble que l’abbaye ait aussi, à plusieurs reprises, engagé sa seigneurie ou une partie de celle-ci.

Ce fut clairement le cas en 1393. Un ancien inventaire des archives de l’abbaye de Lobbes [AEMons, Cartulaire de Lobbes, n° 35, p. 378] révèle que « la Cense de la Laubecq et appendances » avaient été achetées par Englebert d’Enghien. En fait, elle lui avait été « cédée à rente viagère » contre payement annuel, « sa vie parmy », de 300 livres. [AEMons, Cartulaire de Lobbes, n° 35, p. 380] Louis d’Enghien, seigneur de Saintes, « après qu’il estoit venu à la joissance et succession de Monsieur Englebert d’Enghien (…) avoit rendut et remis en la main de ladite église ladite maison, court, et (héritage) de le Lausbecq, cens, rentes, dismes, terres, pretz, bos, yauwes et aultres parties ». [AEMons, OP, 858]

Englebert II d’Enghien-Ramerut est mort en 1463. Son fils Louis d’Enghien hérita donc d’une partie de ses biens, dont la seigneurie du Laubecq. Comme son père la possédait en viager, elle aurait du retourner à l’abbaye. Louis d’Enghien semble avoir tenté d’en jouir et s’intitulait même co-seigneur du Laubecq, ce qui suscita vraisemblablement une réaction de l’abbaye, soucieuse de récupérer ses droits. Il fut contraint de restituer la seigneurie du Laubecq et, comme il était également seigneur de Saintes, un accord avec l’abbaye fut nécessaire pour régler, comme en 1173, les droits respectifs du seigneur et de l’abbaye. Cet accord date de 1465. 

J’ignore ce qui fit dire à G.P. Speeckaert [Notes conservées par Luc Delporte] que la ferme du Laubecq revint à l’abbaye de Lobbes en 1454. 

L’abbé de Lobbes était alors Jean Ansiel. Celui-ci joua un rôle important dans l’histoire du village de Saintes, de son église, et en particulier de la ferme du Laubecq. Abbé de Lobbes de 1445 à 1472, il se retira à Saintes et devint, probablement jusqu’à sa mort, seigneur du Laubecq.

En examinant de près les droits qui sont réglés dans l’accord de 1465, il est possible de tracer les contours exacts de la seigneurie du Laubecq, dont la ferme du même nom était le centre.

Il y avait tout d’abord un centre d’exploitation constitué de bâtiments (la ferme du Laubecq) et d’une réserve seigneuriale comprenant des terres, des prés, des bois et aulnois, et les eaux (cours d’eau et viviers). A cela s’ajoute les dîmes que l’abbaye possède dans la localité, ce qui devait représenter un revenu appréciable. Enfin, un ensemble de droits s’appliquaient sur ce domaine (cens, rentes, mairie, justice et seigneurie). Un acte de 1477 nous apprend qu’une cour féodale en dépendait également.

L’accord de 1465 stipule que la seigneurie foncière de la ville de Saintes – entendez par là du territoire de Saintes – appartenait à l’abbaye de Lobbes et donc à la seigneurie du Laubecq. L’abbaye, ou le détenteur du Laubecq, avait le droit de créer et de faire prêter serment au maire de la terre de Saintes. Celui-ci pouvait être démis de ses fonctions par ses soins, quand bon lui semblait, et il pouvait en instituer un autre. Une fois désigné, le maire devait également prêter serment au seigneur de Saintes, comme haut-justicier, ou à son bailli. Ce maire était chargé de veiller au payement régulier des rentes et redevances dues à l’abbaye et faire respecter les droits du seigneur haut-justicier. A partir du XVIe siècle, le maire de Saintes était souvent le censier de la ferme du Laubecq.

L’accord de 1465 prévoit que la nomination des échevins était du ressort du seigneur de Saintes. A la semonce du maire de l’abbaye, ils devaient exercer la juridiction gracieuse dans l’ensemble de la terre de Saintes.

L’abbaye pouvait aussi nommer un ou plusieurs forestiers ou gardes des bois. Elle devait les présenter au seigneur, devant lequel ils devaient prêter serment. Ces « sergents » étaient chargés de garder les bois et de prendre toute personne ou tout animal y causant des dommages. Les bêtes surprises dans les bois étaient conduites à la ferme du Laubecq, tandis que les personnes étaient emmenées à la maison du seigneur haut-justicier. Les profits de justice qui devaient en résulter étaient partagés pour moitié entre l’abbaye et le seigneur haut-justicier, l’abbaye devant être indemnisée pour les dommages subis.

De la terre de Saintes dépendaient trois types de tenures à cens. Les premières étaient redevables de services et droits seigneuriaux envers l’abbaye de Lobbes. D’autres voyaient leurs redevances partagées, en proportions variables, entre l’abbaye et le seigneur haut-justicier. Les dernières enfin s’acquittaient uniquement envers le seigneur de Saintes. Toutes les redevances dues à l’abbaye aboutissaient à la Cense du Laubecq, où elles étaient perçues.

L’accord de 1465 précise également que le maire et les échevins de Saintes devaient tenir les sièges de plaids généraux – c’est-à-dire les réunions solennelles des habitants durant lesquelles la justice était rendue par le seigneur – dans les bâtiments de la ferme du Laubecq.

La Cense du Laubecq a donc été, pendant de nombreux siècles, non seulement le centre du domaine et de la seigneurie foncière de Lobbes, mais aussi celui de la juridiction de l’avoué, seigneur de Saintes. C’est là que se rendaient tous les manants pour s’acquitter de leurs cens et de leurs redevances seigneuriales. C’est là aussi que se tenait, en principe trois fois par an, le tribunal échevinal et que la justice de l’avoué était rendue.

En 1477, Jean Ansiel, ancien abbé de Lobbes et seigneur du Laubecq, intervient dans un acte de la cour féodale du Laubecq. Il y avait à Saintes plusieurs fiefs qui relevaient de l’abbaye de Lobbes. Ils constituaient la cour féodale du Laubecq.*

Il est fort possible qu’après la disparition de Jean Ansiel la seigneurie du Laubecq n’ait plus été confiée à une personne particulière et qu’elle soit rentrée dans le patrimoine de l’abbaye de Lobbes. En effet, du moins à partir de 1517, la cense du Laubecq fut cédée à bail. [AEMons, Cartulaire de Lobbes, n° 35, pp. 380-381. Les anciennes archives de l’abbayes, aujourd’hui disparues, conservaient toute une liasse de baux pour la ferme du Laubecq.]

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Les censiers de la ferme du Laubecq

De … 1693 à 1705 …, le censier était Pierre Go(u)delof.  En 1703, il faisait partie des deux chefs de ménage les plus taxés – 8 livres – tout comme le censier d’Herbecq.  En 1694, il avait 6 chevaux et 13 vaches.

La ferme du Laubecq passa ensuite dans la famille Clément, qui l’exploita durant tout le XVIIIe siècle.  En 1720-1725, c’est Josse Clément qui en est le censier. Il l’était vraisemblablement déjà en 1707, date à laquelle on le retrouve en possession de 7 chevaux et 19 vaches.  Josse Clément, fils de Jean Clément dit Fiefvet et d’Elisabeth de Blander, a été baptisé à Bierghes le 31/01/1660. Il exploita successivement les censes de la Trompe et du Laubecq. Il fut propriétaire, par achat, de la cense de Fourne-Haute, mambour de la chapelle N-D de Wisbecq. [AGR, GSBxl, n° 6716, a du 8/10 et 11/12/1710, n° 6717, a du 11/5/1723, cités d’après Goffin ]  Il vivait encore en janvier 1725 avec Claire Goudelof, fille de Pierre et de Jacqueline Sergeant, qu’il avait épousée à Saintes le 16/05/1688. Ils sont enterrés dans l’église de Saintes.  Ces époux firent dresser, le 17/07/1715, leur avis d’ascendants par la cour de Saintes. Partage égal des fiefs, francs-alleux et mainfermesde patrimoine, les acquets au dernier vivant, etc. [AGR, GSBxl, n° 6716, à la d.]  Le 18/11/1744, leurs descendants firent partage de leur succession : le Lion Rouge à Bierghes, le Cheval Marin à Saintes, des terres à Bierghes, Saintes, Hérinnes, 400 florins de rentes annuelles. [AGR, GSBxl, n° 6718, à la d.]

L’un de ses fils, Charles Philippe Clément, lui succéda comme censier de La Laubecq. [R. GOFFIN, La famille Clément … , pp. 277-278]  En 1746-1751, Charles Clément, époux de Pétronille Claes, est appelé censier de l’abbaye de Lobbes.  En 1766, il est fait mention de Charles Philippe Clément, fermier de la Cense de la Laubecq.  Charles Philippe Clément, baptisé à Bierghes le 10/01/1701, fut censier de la Laubecq et échevin de Saintes en 1737-42, mambour de l’église paroissiale, mort après 1751.  Il épousa à Saintes, le 21/04/1728, Pétronille Claes, décédée vers 1750, dont il eut plusieurs enfants. [R. GOFFIN, La famille Clément … , p. 279] C’est probablement son fils Jean-Baptiste qui lui succéda.

En 1781, Jean Baptiste Clément, censier, achète un tierçal de terre au Closin Huet.  Jean Baptiste Clément, né à Saintes le 12/10/1731, fut mayeur du lieu en … 1790 … Il épousa, à Saintes, le 17/02/1765, Anne-Marie de Pauw, fille de Charles, censier d’Herbecq, et d’Elisabeth Covens. [R. GOFFIN, La famille Clément … , p. 280.] Le couple eut plusieurs enfants.

Charles Joseph Clément, baptisé à Saintes le 7/10/1767, était fils de Jean-Baptiste Clément et de Anne-Marie de Pauw, fille de Charles, censier d’Herbecq et l’Elisabeth Covens. Charles Joseph est créé homme de fief de Hainaut le 9/11/1791. Il s’était uni à Brabe Hyacinthe Glibert, dont il eut au moins 6 enfants. Il était fermier de la cense de La Laubecq. [R. GOFFIN, La famille Clément … , p. 281.]

Une énumération des fermes de l’abbaye de Lobbes [Th. Lejeune, Monographie, p. 249], la ferme du Laubecq, à Sintes, est mentionnée avec 70 bonniers de terres et de prairies, luée pour 850 florins. 

Avec la Révolution française, les biens des institutions ecclésiastiques ont été confisqués par l’Etat français et vendus. Les terres de l’abbaye de Lobbes à Saintes subirent le même sort. On ignore toutefois qui en fut l’acquéreur.

En 1846, le cadastre renseigne comme propriétaire de la ferme « Het Groot Laubeek » Prosper Toubeau, fermier à Saintes.

Le cadastre primitif fait la distinction entre la Grande et la Petite Laubecq. Il semble que beaucoup de confusion en ait découlé, notamment par la suite sur les cartes topographiques.

C’est ainsi que G.P. Speeckaert pense que la Petite Laubecq fut longtemps réunie à la Grande Laubecq. Il en donne quelques propriétaire, mais ne la situe pas avec précision. [G.P. SPEECKAERT, Manuscrit, s.p. ] [à localiser]

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* Note sur la réserve : On appelle « réserve » ou « réserve seigneuriale » les terres qui sont exploitées directement au profit du seigneur, par oppositions aux autres terres de la seigneurie qui ont été concédées en tenures à cens ou en fiefs.  Ce sont donc les terres exploitées par la ferme seigneuriale.

* Référence : Luc DELPORTE et Bernard ROOBAERT, Jean Ansiel, ancien abbé de Lobbes, seigneur de la Laubecq à Saintes en 1477, dans ACHEB, t. 2, 2001, pp. 137-156.

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Dernière version : 30/06/2013 : © Luc DELPORTE

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