Les corvées

Si les seigneurs abusèrent fréquemment de la taille, ils n’en firent pas moins avec les corvées dont l’origine remonte au système domanial du Haut Moyen Age et à la distinction entre réserve et tenures.

A Saintes au IXe siècle, les corvées touchaient peu les mansionnaires du domaine de Quenestine.  La « Descriptio villarum » de l’abbaye de Lobbes ne signale aucune corvée de labour, de fanaison, ou de charrois de bois, mais s’étend sur l’organisation du transport de vin entre l’unique domaine viticole dont disposait l’abbaye, à Herly en Laonnois.  La villa saintoise y contribuait chaque année pour deux charrées.  D’autres corvées pesaient sur les manses dont les occupants étaient obligés de confectionner le brassin, de moudre la farine et d’effectuer un service de garde.

L’arbitraire des avoués locaux modifia considérablement cette situation favorable aux paysans.  Au XIIe siècle, les seigneurs de Saintes, outrepassant leurs droits et profitant de leur puissance, imposaient aux habitants du domaine ecclésiastique des corvées à leur profit.  Probablement allaient-il trop loin dans leurs exigences et l’abbaye de Lobbes s’efforça, dans le règlement de 1173, de limiter les droits de l’avoué.  Ce dernier ne pouvait désormais plus prétendre à aucune corvée de charrue.  Il conservait cependant le droit d’exiger des manants des corvées de fauchage en août et de charrois en automne, mais elles étaient désormais soumises au jugement des échevins.

 

Les corvées : Vieil rentier d’Audenarde, f° 98v° et 156v°

 

Le régime des corvées imposées aux tenanciers du domaine ecclésiastique appartenant à l’abbaye de Lobbes était ainsi déterminé de façon précise.  Mais il est possible que ces corvées continuèrent à être très lourdes sur le domaine appartenant en propre à l’avoué.

Exactione et angariae nullae debentur advocato praeter falces in augusto, et carrucas in automno.

Exactionnes siliginis, avene, lini, feni … adjudicate sunt et omnes angarie preter eas que judicio scabinorum recognité sunt, il est falces in augusto et carrute in automno.

Règlement d'avouerie de 1173. AEM, Cartulaire de Lobbes, 34, résumé pp. 217-218; et 35, f° 258-260.

Au milieu du XIIIe siècle, des corvées étaient encore dues au seigneur de Saintes.  Une charte de 1258 d’Hugues, seigneur de Saintes, affranchissait le propriétaire de Ramelot, ainsi que ses successeurs, de manière que lui, ses « hoirs » ou son « maisnaige » ne doivent plus au seigneur de Saintes « ne rente, ne hoste, ne chevauchie, ne corvée ».  Par contre, « se aultre home y demorait pour la terre a maintenir de par luy, il debvoit ne rente, ne fierton, ne hostaige mais il debvroit le hoste, les chevauchie et les corvées ».  [AEM, OP, 858]

Les traces de corvées dans les documents disparaissent ensuite, exception faite de celles qui étaient dues par les fermiers des censes seigneuriales et les corvées d’intérêt public comme l’entretien des chemins, fossés, cours d’eau, etc. exécutées par l’ensemble de la communauté.

Sans doute furent-elles rachetées.  Il n’y a là rien d’étonnant.  Les manants préféraient payer tous les ans quelques deniers de plus pour la jouissance de leurs biens-fonds que d’être astreint à aller périodiquement, sous les ordres d’un sergent, accomplir des tâches serviles.  C’est probablement dans cs rachats de corvées que l’on doit rechercher l’explication de certaines redevances devenues réelles qui figurent dans les chassereaux de rentes seigneuriales, comme ces « rentes de char et d’hannage ».

 

© Luc DELPORTE – 06/11/2017

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