Le retable gothique de l’église Sainte-Renelde

Le retable de sainte Renelde a fait l’objet de plusieurs études ou notices. La dernière en date, très fouillée et remarquablement documentée, est due à la plume d’Anne Dubois. Elle y fait le point des connaissances et propose de nouvelles hypothèses quant aux attributions et à la datation de cette oeuvre majeure. Nous la suivrons donc ici en très grande partie.

Au tournant du Moyen Age et de la Renaissance, un retable consacré à divers épisodes de la vie de sainte Renelde a été réalisé pour orner le maître-autel du choeur de l’église de Saintes. Vers 1762, à l’occasion de travaux important au choeur, l’autel gothique est remplacé par un nouvel autel baroque. Le retable est alors remisé dans l’offrandière, sorte de baraque en bois installée à l’entrée de l’église pour accueillir les pèlerins. Au milieu du XIXe siècle, lorsque le curé Philippe Steen, lancé dans une dynamique de restauration et d’embellissement de l’église,
décida de démonter ce comptoir, il y retrouva le retable oublié là depuis des décennies. Conscient de sa valeur, le curé parvint à convaincre la Fabrique d’église de le restaurer. Cela se fit vers 1855-1856 par le sculpteur bruxellois François Malfait. Après sa restauration, qui coûta la somme de 2400 francs de l’époque et qui fut réalisée avec l’aide financière de l’Etat et de la Province, et l’approbation technique de la Commission Royale des Monuments, le retable pris place dans la chapelle Sainte-Renelde où il se trouve aujourd’hui encore, en lieu et place d’un grand autel, adossé contre le mur, lequel fut vendu le 19 février 1857 pour la somme de 230 frs au curé de Cugnon.

 

L’autel de la chapelle Sainte-Renelde avec la châsse et le retable, photo Maurice Broeckaert © KIK-IRPA, Bruxelles (Belgique), cliché M68092, 1971.

 

La restauration de François Malfait

L’existence de ce retable et sa valeur artistique semble avoir déjà retenu l’attention des responsables paroissiaux avant l’arrivée du curé Philippe Steen. Le 7 juillet 1839, le registre des délibérations du Conseil de Fabrique rapporte que « les membres du Conseil, vu le rapport de la Commission Royale des Monuments (…), en date du 7 mai, qui nous a été transmis par le Collège échevinal de la commune de Saintes, concernant les travaux de réparation à faire à une petite chapelle en bois représentant le martyre de sainte Renelde, ainsi qu’à un tableau
généalogique de Ste Renelde qui se trouve dans l’église de Saintes; vu la réparation à faire à la tour de l’église; considérant la grande dépense à faire à la susdite tour; délibère de différer les réparation à la chapelle en bois et au tableau susdit jusqu’à ce que la réparation de la tour soit achevée ».

Le curé Steen précise à son tour que « cet objet si précieux était là oublié, dégradé par suite des travaux faits à la tour, tellement sale qu’il était impossible d’en reconnaître le mérite sans l’examiner de près. Plusieurs objets s’en étaient détachés et avaient été enlevés, mais un avertissement donné en chaire de vérité a eu pour effet deux restitutions de pièces principales ». Il explique ailleurs comment il fut retrouvé. « C’est en démolissant la baraque en bois à l’usage de l’offrandière qu’on a découvert un retable d’autel en bois de chêne sculpté, d’une haute
antiquité. Ce retable a été l’autel de Ste Reinelde dans l’ancien choeur de l’église qui a été démoli en 17.. et rebâti en 17.. On l’avait placé au-dessus de la baraque en bois servant à l’offrandière, où on l’a vu pendant 40 ou 50 ans jusqu’à ce que Mr le curé Jacquet, qui ignorant la  valeur de cet objet, l’a caché aux moyen de deux grands tableaux ».

C’est en 1855 que l’abbé Steen décida avec François Malfait, sculpteur bruxellois, de restaurer le retable et de le placer sur un autel dans la chapelle Sainte-Renelde. Il fit approuver son projet par la Commission Royale des Monuments, qui lui obtint un secours de 350 frs de l’Etat et une pareille somme de la Province. Le retable fut envoyé à Malfait le 1er septembre 1856. Le nouvel autel-retable fut amené de Bruxelles à Saintes en 1858 et placé dans la chapelle Sainte-Renelde. Un dispositif en verre, sous la table d’autel, avait été prévu pour abriter la châsse tout en la laissant visible. Les comptes de l’église nous apprennent que l’ensemble des travaux ont coûté la somme de 2400 frs de l’époque.

Mentions dans les sources

ACS, 329 : Registre de toutes les dépenses faites pour l’église et le presbytère de Saintes depuis l’arrivée de Philippe Steen, le 8 janvier 1851-[1870] (Reg. 52)

  • 6 novembre 1851, payé à Nicolas Lesceu pour façon de l’autel de Ste Renelde et les marches sans bois … 47,71 frs.
  • 1 septembre 1856, payé à Beckmans pour conduire le retable à l’adresse de Mr Malfait, sculpteur, au chemin de fer … 3 frs.
  • 1 octobre 1856, port du plan de l’autel-retable et retour … 1 fr.
  • 5 octobre 1856, payé à M. Malfait pour port du Retable payé au chemin de fer … 3 frs.
  • [juin 1857] Nota. L’église doit payer à Mr Malfait pour l’autel gothique 700 frs, or cette somme ajoutée à celle de 1268,61 portera les dépenses extraordinaires de 1857 à 1968,61, ce qui est déjà trop élevé. Donc toutes les dépenses extraordinaires doivent être inscrites ci-après sur l’exercice 1858.
  • 1 janvier 1858, payé pour les 4 glaces sous l’autel de Ste Renelde … 78,75 frs.
  • Item pour pour 2 voitures pour transporter le nouvel autel à retable de Bruxelles à Saintes … 40 frs.
  • Item pour restaurer les 4 petits tableaux qui sont placés dans l’autel du derrière … 25 frs.
  • Item pour emballage des dites 4 glaces … 3,50.
  • 7 janvier 1858, payé à Monsieur Malfait sculpteur à Bruxelles la somme de sept cent francs, deuxième tier pour l’autel rétable de Ste Renelde, le 1er tier a été payé le 6 mai 1857 par monsieur Steen curé à Saintes, mais, n’a pas été inscrit parce qu’il ne figurait pas en recette. Comme les 700 francs figureront en recettes en 1858, ainsi que les 700 francs accordés par l’Etat et la Province on porte ici la somme de 14 cent francs … 1400 frs.
  • 13 avril 1858, port d’une caisse avec les 3 statuettes (3) pour l’autel de Ste Renelde … 3 frs.
  • 16 novembre 1858, payé pour une brosse pour nettoyer l’autel de Ste Renelde … 1,50 frs.
  • 16 novembre 1858, payé à Mr Malfait sculpteur à Bruxelles 700 francs pour le solde de l’autel-retable de Ste Renelde … 700 frs.

ACS, 373 : Mobilier monumental : autels, lambris, confessionnaux, retable, cuve baptismale, char de
Sainte-Renelde, horloges, cloches.

  • Copie de la lettre de la Commission royale des Monuments au Ministre [de l’Intérieur ?] du 2 septembre 1856.

Nous ne pouvons qu’approuver le projet présenté par le Conseil de la fabrique de l’église de Saintes dans le but d’utiliser l’intéressant retable en bois sculpté qui a été découvert il y a quelques années. La somme de 2100 francs réclamée pour la construction en bois de chêne d’un autel gothique et la restauration des figures anciennes ne nous paraît nullement exagérée. Mais nous croyons devoir insister, Monsieur le Ministre, pour qu’indépendamment de ces 2100 francs une somme de 250 francs soit consacrée à réparer le grand tableau représentant la généalogie de Ste Renelde, qui appartient à l’église de Saintes. (…)

  • Lettre du Vicaire général de l’archevêché de Malines au curé de Saintes, le 11 octobre 1856.

Avec votre lettre du 19 août dernier vous aviez adressé à Son Eminence le Cardinal Archevêque deux délibérations : l’une de votre conseil de fabrique, du 6 juillet, relative à la restauration du retable qui était auparavant l’autel de Ste Renelde, et à la vente de l’autel actuel, l’autre (…). Pour ce qui concerne le retable etc., Son Eminence approuve la délibération dans tout son contenu ; (…)

  • Copie de la lettre du Commissaire d’arrondissement à la Commune de Saintes du 11 décembre 1856.

J’ai l’honneur de vous faire connaître que le département de l’intérieur allouera sur le budget de 1857 ou sur celui de 1858 une somme de 350 francs pour la restauration du retable en bois sculpté de l’église de votre commune (celle de Saintes même). La Députation Permanente du Conseil Provincial a, de son côté accordé la somme de 350 francs qui manque pour couvrir la dépense. Ce subside sera liquité de la manière suivante : 161 francs sur l’exercice de 1856 ; et 189 francs sur l’exercice de 1857. En donnant connaissance de la présente à votre Conseil et au Conseil de fabrique de l’église, vous voudrez bien appeler l’attention sur une observation contenue dans le rapport ci-joint de la Commission royale des Monuments, et qui est relative à la réparation du grand tableau représentant la généalogie de Ste Renelde. Ce travail a été évalué à la somme de 250 francs et la commission insiste pour que cette restauration ne soit pas négligée. (…)

Notes de Speeckaert

1858

  • payer pour les quatre glaces sous l’autel de Ste Renelde et pour deux voiturages pour transporter de Bruxelles à Saintes le nouvel autel-retable —40 frs
  • pour restaurer les quatre petits tableaux qui sont placés derrière l’autel — 25 frs

1859

  • payer à Mr Malfait, sculpteur Montagne Ste Elisabeth à Bruxelles pour la restauration de l’autel de Ste Renelde 2400 francs, y compris les marches, chandeliers, canons d’autels, pupitres le tout dans le mpeme style gothique, la restauration des volets peints, l’appareil en verre pour conserver la châsse

1861

  • 10 avril : payé à Malfait pour 4 chandeliers gothiques en bois de chêne pour l’autel de Ste Reinelde 150,00 frs, un pupitre 40 frs, 3 canons 38 frs, un Christ avec croix, 45 frs.

François Malfait inséra la caisse originale du retable dans une caisse plus grande. Deux pinacles latéraux néo-gothiques, ainsi que des frises de feuillages camouflent les bords de la caisse ancienne. La base néo-gothique intègre deux espaces, ménagés pour recevoir deux petites châsses en bois contenant les ossements de Grimoald et Gondulphe. Trois niches ajourées avec les statues de sainte Renelde et de ses deux compagnons de martyre surmontent la caisse. Les restauration d’oeuvre médiévale par François Malfait consistaient souvent à ajouter des
éléments décoratifs néo-gothiques, comme c’est le cas ici.

Si l’on en croit H. Rousseau, qui publie en 1893 une étude sur le retable de Saintes: « architecture et personnages sont entièrement dorés ». [BCRAA, t. 32, 1893, pp. 242-247] Ce serait donc peu après cette date que la polychromie aura été complètement enlevée et non pas lors de la restauration de Malfait, comme je l’ai longtemps supposé. Pour Anne Dubois, la polychromie, qui fut enlevée au tournant du siècle, pourrait avoir été une polychromie néo-gothique recouvrant l’originale. François Malfait, qui restaura d’autres retables, en faisait parfois refaire la polychromie. Il est donc possible qu’il ait agit de même avec celui de Saintes.

Le vol des statuettes

Toutes les statuettes du retable furent volée en 1978. On en retrouva seulement 7, récupérées chez des antiquaires étrangers et remises en place aux frais de la Fabrique d’église. Les autres statuettes n’ont jamais été retrouvées. Heureusement, l’IRPA dispose de photographies prises avant ce vol ce qui permet malgré tout l’étude du retable dans son ensemble.

Description détaillée du retable

La huche est divisée en trois parties. La partie centrale est surélevée mettant ainsi l’accent sur la scène qu’elle présente. Un tel retable est dit en T inversé. Le bas de la huche est agrémenté d’une bande de motifs ajourés. Le décors architectural gothique est richement orné, muni de nombreux baldaquins et fenestrages. Les scènes sont séparées par des colonnes surmontées de pinacles gothiques. Deux petites scènes prennent place, dans le registre supérieure de la partie centrale, sous les décorations architectoniques.

Le retable mesure 180 cm de hauteur pour la partie centrale, 115 cm pour les deux autres parties. La largeur totale fait 200 cm et sa profondeur 20 cm. La hauteur moyenne des 20 personnages est de 40 cm environ.

 

Photo © G.P. Speeckaert, ca 1950 – La huche et les trois scènes sculptées, 1510-1520, Pasquier Borman ? © KIK-IRPA, Bruxelles (Belgique), cliché B60160, s.d.

 

Les retables sont généralement fermés par des volets peints ou sculptés. Dans ce cas, deux paires de volets fermaient le retable. La plupart de ces panneaux ont malheureusement disparu. Ne subsistent que 4 petits panneaux peints sur bois que Malfait a fait placer à l’arrière de la caisse néo-gothique. Il s’agit de toute évidence des petits volets qui couronnaient le retable. Ils ont été sciés dans l’épaisseur afin d’en faire 4 peintures indépendances.

La scène située à gauche de la huche sculptée figure sainte Renelde agenouillée devant un autel. Elle est entourée de quatre moines et d’un laïc. Cette scène évoque un des épisodes de la vita de sainte Renelde. Désireuse de se consacrer à Dieu et d’offir ses domaines à l’abbaye où son père s’était fait moine à la fin de sa vie, elle se rendit à Lobbes avec sa soeur Gudule. Renelde se vit interdire l’accès à l’abbaye, réservées aux hommes. Alors que Gudule s’en retourna chez elle, Renelde resta en prière trois jours et trois nuits devant les portes de l’abbayes. Les portes s’ouvrièrent miraculeusement et Renelde fut retrouvée par les moines ébahis priant devant l’autel de l’église abbatiale.

 

Scène de gauche : sainte Renelde en prière devant l’autel de l’abbatiale, 1510-1520, Pasquier Borman ? © KIK-IRPA, Bruxelles (Belgique), cliché M68098 Maurice Broeckaert, 1971 et cliché A9923, s.d.

 

Dans la scène centrale, Renelde, les mains en prière, est agenouillée devant un religieux qui pose la main gauche sur sa tête. A gauche, un moine à genoux présente un livre ouvert à l’officiant. A droite se tiennent deux religieux et un acolyte portant un encensoir. A l’arrière-plan, à gauche de l’autel, le même laïc est représenté observant toute la scène. L’imposition de la main, le livre de prière tenu ouvert, et l’encensoir agité par l’acolyte évoque une bénédiction lors d’une cérémonie. La vita rapporte que, après avoir été retrouvée miraculeusement dans l’église abbatiale, les moines se seraient répandus en excuses et acceptèrent la donation de Saintes et de 5 autres domaines que Renelde se proposait de faire au prince des apôtres. Elle reçu la bénédiction de l’abbé et se se mis en route sur le chemin du pèlerinage en Terre Sainte, accompagné d’un serviteur et d’une servante. La scène centrale, celle à laquelle le plus d’importance est accordée, évoque donc la donation du domaine de Saintes et la bénédiction de l’abbé de Lobbes.

Sous le dais architecturé du compartiment central on trouve deux petites scènes complémentaires qui, chronologiquement, font suite à la représentation centrale. A gauche, sainte Renelde en pèlerine, chemine suivie d’une servante. A droite, la sainte, toujours en pèlerine, distribue des aumônes aux pauvres.

 

Scène centrale du retable : bénédiction de sainte Renelde, 1510-1520, Pasquier Borman ? – Photo Maurice Broeckaert © KIK-IRPA, Bruxelles (Belgique), cliché M68097, 1971.

 

La scène située dans la partie de droite du retable, représente son martyre. Renelde, attachée à un poteau planté en terre, le visage serein, est tourmentée par trois bourreaux. Quatre autres personnages assistent à la scène. La mise en scène de cette partie est calquée sur les représentations de la Flagellation dans les scènes de la Passion du Christ. Renelde, les mains liées derrière elle à un poteau, est battues par ses bourreaux.

 

Scène de droite : martyre de sainte Renelde, 1510-1520, Pasquier Borman ? – photo Maurice Broeckaert © KIK-IRPA, Bruxelles (Belgique), cliché M68096, 1971.

 

Les deux panneaux peints sur bois qui constituaient l’intérieur des petits volets du retable ont été placés par François Malfait en position centrale au dos de la caisse du retable. Les revers ont été placés vers l’extérieur.

 

Panneaux peints, début XVIe siècle, Colijn de Coter ? – Photo Maurice Broeckaert © KIK-IRPA, Bruxelles (Belgique), cliché M68099, 1971.

 

L’intérieur du volet gauche illustre l’attente de Renelde aux portes de l’abbaye de Lobbes, alors que sa soeur Gudule s’en retourne chez elle. Renelde est agenouillée au premier plan, les mains en prière. Un moine passe la tête par une fenêtre au-dessus de la porte d’entrée de l’abbaye. A l’arrière-plan, Gudule s’éloigne déjà. Cette scène précède donc immédatement celle située à gauche de la huche sculptée. Le volet intérieur droit traite du martyre de sainte Renelde. Elle est présentée à genoux devant l’église de Saintes. Un soldat lui tire les cheveux et la menace de son épée. La vita raconte que ses bourreaux la trouvèrent en prière dans l’église de Saintes. Il la rouèrent de coup – c’est l’épisode de droite de la huche sculptée – et la décapitèrent.

L’exétrieur des volets présentent les deux autres personnages qui subièrent le martyre avec Renelde. Le premier, Grimoald, était un clerc. Il fut décapité comme sainte Renelde. Il est représenté au revers du volet gauche avec une épée à la main et tenant un livre ouvert. Le second compagnon de Renelde était un de ses serviteurs, nommé Gondulphe. Il périt le crâne défoncé par trois clous. Il est représenté au revers du volet droit tenant trois clous et un marteau dans la main droite, ainsi qu’un trousseau de clé dans la main gauche. Il s’agit de toute évidence
d’une allusion au martyre de saint Quentin (marteau et clous), tué de la même manière, et peut-être à Saint-Pierre (clés). L’église de Saintes était primitivement dédiée à saint Quentin et c’est là qu’eut lieu le martyre. Saint Pierre était le patron de l’abbaye de Lobbes.

 

Panneaux peints représentant Grimoald et Gondulphe, début XVIe siècle, Colijn de Coter ? – Photo Maurice Broeckaert © KIK-IRPA, Bruxelles (Belgique), clichés M68101 et M68100, 1971.

 

La caisse néo-gothique est couronnée de niches avec les statues de Grimoald, Gondulphe et Renelde, réalisées par Malfait lors de la restauration du retable.

 

 

Niches et statues de Gondulphe, Grimoald et sainte Renelde, François Malfait, 1857 – Photos Maurice Broeckaert © KIK-IRPA, Bruxelles (Belgique), clichés M68094, M68093 et M68095, , 1971.

 

Attribution du retable

L’insertion de la huche dans une caisse néogoghique ne permet pas d’identifier les éventuelles marques de garantie qui permettraient d’indiquer le lieu de fabrication de ce retable. Mais plusieurs indices servent néanmoins de guides pour identifier sa provenance et ses exécuteurs présumés.

Ainsi, le bourreau vu de dos au premier plan à droite de la scène du martyre de sainte Renelde est la copie d’un des personnages de la scène de la Flagellation du Retable de saint Georges, conservé aux Musée royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles, sculpté en 1493 par Jan Borman. Ce personnage, de même que le style des statuettes, autorisent à situer la réalisation de ce retable dans le célèbre atelier des Borman à Bruxelles. C’est l’opinion d’Henri Rousseau (1893), reprise par G.P. Speeckaert (1940), de J. de Borchgrave d’Altena (1969) et d’Anne Dubois (2003).

Cependant, toute tentative d’attribution des retables de style bormanesque à un sculpteur précis de cette dynastie est difficile en raison des différences de facture et de qualité. Le décapage complet de la polychromie rend toute comparaison stylistique encore plus difficile. Pour Anne Dubois cependant, le retable de Saintes est proche d’un point de vue stylistique d’une série de retables attribués à Pasquier Borman. Pour J. de Borchgrave d’Altena (1969) tout indique qu’il s’agit d’un travail brabançon, vraisemblablement bruxellois, de l’atelier des Borman. Et il l’attribue à Pasquier plutôt qu’à Jan le Jeune, tout en remarquant que le maître du retable de Saint-George est à l’origine des formules en usage.

Attribution des panneaux peints

La couche picturale des panneaux peints, placés par Malfait au revers de la caisse néo-gothique, est assez usée, conséquence probable d’un nettoyage abusif lors de leur restauration au milieu du XIXe siècle. Dans les visages de Grimoald et de Gondulphe, les glacis ont été enlevé, à l’exception des parties situées autours des yeux, de la bouche et des contours du visage. De nombreuses retouches sont visibles. La carnation du visage ovale de sainte Renelde dans les deux panneaux centraux est claire. Les yeux des bourreaux, ainsi que leurs visages sont très marqués. Les mains des personnages ont de longs doigts aux articulations proéminentes. Ces types physiques se rencontrent dans l’atelier de Colijn de Coter, l’un des plus productifs à Bruxelles à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. Les personnages représentés de pied devant un mur au revers de retables correspondent à une formule que l’on rencontre régulièrement à Bruxelles. Or, les exemples de collaboration entre les ateliers de sculpture des Borman et ceux du peintre Colijn de Coter ne manquent pas. Une attribution des panneaux peints à Colijn de Coter est donc envisageable.

Datation du Retable de Sainte Renelde

Les spécialistes ne s’accordent pas complètement sur la datation du ce retable. Henri Rousseau (1893) le date du commencement du XVIe siècle.

Sa forme en T inversé est caractéristique du XVe siècle. Pour Anne Dubois cependant, malgré cela, le style de certains vêtements permet de dater le retable de Saintes de la seconde décennie du XVIe siècle. Le personnage laïc présent dans les scènes centrale et de gauche, porte un manteau descendant jusqu’au mollet, dont le large col s’étale sur ses épaules. Il est coiffé d’un large chapeau. Ce type de vêtements se retrouve dans certaines peintures des années 1510-1520. J. de Borchgrave d’Altena (1969) datait également les vêtement de ce personnage du XVIe siècle. Un des bourreau porte des manches à crevés qui apparaissent peu avant cette époque. J. de Borchgrave d’Altena (1969) signale aussi que la couronne perlée, à rubans, de sainte Renelde, caractérise une série de statuettes malinoises et autres entre 1490 et 1530. Cet auteur estime que les personnages du retables sont, les uns purement gothiques – en particulier les religieux -, les autres déjà du XVIe siècle par les vêtements : tuniques à larges manches, col énorme, bonnet du laïc, manches à crevés d’un bourreaux.

L’aspect originel du retable de Saintes

Il est difficile de se faire une idée de la présentation originelle du retable de Saintes. Les restaurations et les ajouts importants que l’on doit à François Malfait rendent la chose plus ardue encore.

Nous savons que ce retable était destiné à faire partie de l’autel principal d’une église de pèlerinage et qu’il était associé aux châsses de sainte Renelde et de ses deux compagnons. Souvent, les reliquaires étaient posés directement sur la table d’autel. Pour Anne Dubois, c’est probablement ainsi que se présentaient les trois châsses de Saintes. La création au XIXe siècle d’une prédelle avec deux espaces destinés aux châsses de Grimoald et Gondulphe, ainsi que, sous la table d’autel, d’une grande caisse vitrée destinée à recevoir la châsse imposante de sainte Renelde, n’est certainement pas indicative de la présentation originale du retable. Sur ce point, je suis entièrement d’accord avec elle, d’autant que le retable fut enlevé du choeur dès 1762 et qu’il ne fut retrouvé par le curé Steen qu’au milieu du XIXe siècle. Il n’était donc pas possible pour François Malfait d’avoir la moindre idée de la manière dont il se présentait jadis dans le choeur de l’église. Pour ce qui concerne la disposition des châsses, c’est moins clair. Un passage de l’ouvrage de Philppe Brasseur de 1658 [Sancta Sanctorum Hannoniae, Mons, 1658, p. 254], parlant de sainte Renelde précise : « en ce qui concerne ses reliques et celles de ses compagnons, elles reposent en paix au-dessus de l’autel dans le choeur de cette église où elle fut martyrisée avec eux. Celles de Ste Renelde au centre, enfermées en un coffre d’argent, celles des S.S. Grimoald et Gondulphe placées des deux côtés dans des coffres en bois ».

Retable et statut de sainte Renelde

Les retables réalisés aux alentours et après 1520 pouvaient être surmontés d’une statue qui a parfois disparu. C’était certainement le cas pour des retables dédiés à un saint particulier. Il se pourrait donc que la statue bormanesque de sainte Renelde pèlerine, conservée dans l’église et placée au-dessus de la porte d’entrée de la chapelle Sainte-Renelde, ait pu couronner la partie centrale du retable. Bien qu’aucun document ancien ne permette de l’attester formellement, c’est également mon avis. La parenté de style entre le retable et la statue renforcent cette impression. Le vêtement de pèlerine que porte la sainte est proche de celui présenté dans les deux petites scènes annexes de la partie centrale du retable. Si cette hypothèse devait se vérifier et que la statue a été fabriquée dans l’atelier des Borman pour couronner le retable de Saintes, il faut bien reconnaître avec Anne Dubois, que sa datation, habituellement située dans les années 1490, doit être postposée d’au moins une
vingtaine d’année.

Le commanditaire du retable

Plusieurs indices permettent peut-être d’avancer une hypothèse quant aux commanditaires de ce retable.

La forme en T inversé met en évidence la scène centrale. Or, ce n’est pas le martyre de sainte Renelde, point d’orgue de sa vie, qui y est présenté ici, mais bien la donation de ses domaines à l’abbaye de Lobbes et sa bénédiction par l’abbé avant de partir en pèlerinage en Terre Sainte. Si l’on ajoute que la scène de gauche du retable et celle d’un des panneaux peints conservés se déroulent également à l’abbaye de Lobbes, on mesurera la place que celle-ci occupe dans le retable. On ne s’en étonnera cependant pas, car l’abbaye de Lobbes était le seigneur primitif du village de Saintes, le principal décimateur, et le patron de l’église paroissiale. A ce titre, c’est elle qui était chargée de l’entretien de l’église, et en particulier du choeur. Il serait donc logique d’y voir le commanditaire du retable et l’on comprendrait mieux alors l’insistance à présenter, outre le martyre, les épisodes de la vie de la sainte en relation avec l’abbaye.

Anne Dubois fait cependant remarquer un élément particulier de l’iconographie du retable, avec la présence de ce personnage laïc dans les deux épisodes qui se déroulent à l’abbaye. Cette présence n’est pas attestée dans le texte de la vita. Il a pourtant été placé là intentionnellement. Ce personnage porte une haute hampe ouvragée dans sa partie supérieure à laquelle est attaché un voile. Ce voile, appelé sudarium, était utilisé pour éviter le contact direct de la main avec la hampe métallique d’une crosse. Il accompagne surtout les crosses d’abbés et d’évêques. Une telle hampe, munie d’un sudarium, est rarement dans les mains d’un laïc. Seuls les bâtons de confrérie offrent des représentations similaires. Or ici, il ne s’agit visiblement pas d’une crosse. La partie supérieure ouvragée du bâton fait effectivement penser à un bâton de confrérie. Ce personnage représente-t-il dès lors la Confrérie Sainte-Renelde ? C’est l’hypothèse avancée par Anne Dubois. On sait qu’une Confrérie Sainte-Renelde fut fondée en 1741 en l’église de Saintes, mais les exemples de ré-érection de fondations anciennent ne manquent pas. D’ailleurs, la Confrérie Sainte-Renelde est mentionnée en 1680 comme participante au jubilé centenaire de la délivrance de la ville de Halle. Et puis, E. de Moreau (1947) fixe l’érection de la Confrérie en 1421, malheureusement sans donner la référence de sa source.

Il est donc possible que le retable ait été commandité par la Confrérie, mais le manque d’archives et la perte des grands volets peints susceptibles de représenter les donateurs, ne permettent pas de l’affirmer. Il ne fait cependant pas de doute que ce retable est une commande. Si des retables ont été fabriqués pour le marché libre, ils représentent généralement des épisodes de la Passion du Christ ou de la Vie de la Vierge, mais pas les épisodes de la vie d’un saint particulier. Il est peu probable qu’un atelier aurait pris le risque de produire un retable dédié à un saint aussi spécifique sans commande préalable.

Conclusion

Pour conclure, laissons la parole à Anne Dubois, à qui, je l’ai déjà dit, cette notice doit tant :

Le retable de l’église de Saintes est une oeuvre de belle qualité, réalisée dans les ateliers bruxellois. Malgré le vol d’une partie des statuettes en 1978, la beauté de la scène du martyre de sainte Renelde, qui est presque complètement conservée, fait de ce retable un bel exemple des réalisations bruxelloises du début du XVIe siècle. Celui-ci et la statue de style bormanesque représentant sainte Renelde qui pourrait l’avoir surmonté sont les joyaux de l’église Sainte-Renelde de Saintes. Ils montrent le succès du culte de la sainte à la fin du Moyen Age.

 

© Luc DELPORTE – 01/11/2017.

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