Les censes seigneuriales et leurs dépendances

Basse-cour et fermes seigneuriales

Pour exploiter les terres de sa seigneurie et engranger les redevances en nature de ses manants ou les dîmes qui lui revenaient, le seigneur foncier devait disposer d’une ferme seigneuriale. Chaque seigneurie d’une certaine importance comprenait une ou plusieurs fermes. S’il y avait un château, la ferme seigneuriale était située dans son voisinage immédiat et on parle alors de la Basse-cour de la seigneurie. Cet état de chose est ancien et dérive directement des château à motte des XIe-XIIe siècles. A proximité de la motte supportant la tour seigneuriale en bois, un vaste terre-plein généralement entouré de fossés, d’une levée de terre et de palissades, la basse cour, accueuillait un complexe agricole avec un ou plusieurs bâtiment d’habitation, la grange, les écuries et les étables, les cuisines et parfois même une petite chapelle. Alors que la tour de pierre, puis le château-fort, remplaçèrent la motte, l’exploitation agricole, centre économique de la seigneurie, s’est maintenue aux côtés du château jusqu’à la fin de l’Ancien Régime et continua à porter le nom de basse-cour. En l’abscence de véritable château, la ferme seigneuriale, centre du domaine agricole, était toujours bâtie à proximité d’un cours d’eau, sur un axe de communication important.

Sur le territoire de Saintes, on dénombre de nombreuses fermes seigneuriales. Mussain et Pont-à-Wisbecq avaient leur Basse-cour, jouxtant le château du lieu. Ramelot présente une situation similaire, puisqu’une tour ou une maison forte y est attestée jusque au XVIIIe siècle certainement. La Laubecq et Herbecq étaient les centres des domaines ecclésiastique de Lobbes et de Ninove. D’autres exploitations ont sans doute joué le rôle de ferme seigneuriale à un moment donné de leur histoire. C’est le cas de la ferme de Froye, sans doute aussi de la ferme
du Mont-à-Saintes, et peut-être encore de la ferme de Fournehaut. Ajoutons-y la Houppelière ou ferme de Clabecq (à cheval sur Bierghes et Saintes) dont l’histoire est intimement liée au domaine des seigneurs de Wisbecq.

Seules les fermes seigneuriales de l’abbaye de Lobbes et des seigneurs de Saintes seront envisagées dans cet article. Pour les autres, on se réfèrera aux articles particuliers sur chacune de ces fermes.

Le centre domanial de l’abbaye de Lobbes

Au IXe siècle, l’abbaye de Lobbes disposait à Saintes d’une vaste réserve seigneuriale qui couvrait plus de 120 bonniers de terre. Cette situation évolua par la suite. De nombreuses terres furent démembrées de l’ensemble pour être concédées comme tenures à cens ou comme fiefs.

La ferme du Laubecq, également appellée ferme Sainte-Renelde était le centre de la seigneurie foncière de l’abbaye de Lobbes. C’est donc dans ses dépendances que s’entassaient les récoltes de la réserve ainsi que les rentes considérables en grain qui, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, étaient dues à l’abbaye par les tenanciers. En l’absence de château des seigneurs de Saintes, c’est à la ferme du Laubecq que le seigneur haut-justicier ou son bailli rendait la justice. L’accord de 1465 [A.E.M., O.P., 858] confirme l’obligation qu’avait le seigneur de
Saintes de « tenir en icelle maison de le Lausbecqs siège de plaix généraux ».

Au moment où l’exploitation directe de la réserve seigneuriale par les moines de Lobbes ne répondit plus aux exigences économiques de l’époque, des terres ont vraisemblablement été concédées en tenures. Un partie seulement des terres resta attachée à la ferme, désormais confiée à un censier.

La ferme du Laubecq semble même avoir été concédée en fief, avec les terres et les revenus qui en dépendaient. L’ensemble formait la seigneurie du Laubecq que l’on retrouve dans les mains de seigneurs laïques aux XIVe et XVe siècles. Est-ce déjà de notre ferme dont il est question au milieu du XIVe siècle lorsque le « manoir et tout l’iestre de Saintes » étaient aux mains de la famille du Pont, seigneurs de Wisbecq ? En tous cas, l’inventaire des archives de l’abbaye de Lobbes [A.E.M., Cartulaire 35, p. 378, 380] signale que « la cense de la Laubecq et appendances » avaient été achetées en 1393 par Englebert d’Enghien. Elle aurait été « cédée à rente viagère », contre la payement « sa vie parmy » de 300 livres. Louis d’Enghien, seigneur de Saintes, « après ce quil estoit venu à la joissance et succession de fu Monsieur Englebert d’Enghien (…) avoit rendut et remis en la main de ladite église [= abbaye de Lobbes] ladite maison, court et héritage de le Lausbecqs, cens, rentes, dismes, terres, pretz, bos, yauwes et aultres parties ». [A.E.M., O.P., 858] Il est possible que lui même se vit alors concéder la même cense en viager, car comme son père il sera qualifié de co-seigneur de la Laubecq.

Par la suite, la cense de la Laubecq fut cédée à bail, du moins à partir de 1517.

L’étendue exacte des terres qui en dépendaient aux Temps Modernes n’est pas connue.

Les censes seigneuriales de la seigneurie de Saintes

L’Etat de la réserve seigneuriale au milieu du XVIIe siècle

La seigneurie foncière des seigneurs de Saintes « ne comprenait plus (en 1656) un pouce de terre ». C’est à dire que le seigneur n’y disposait plus d’aucune réserve seigneuriale. [A.E.M., O.P., 851] Les reliefs de la seigneurie antérieurs à 1656 [A.E.M., O.P., 854], ne citent jamais de terres comme ils n’auraient jamais manqué de le faire si une réserve seigneuriale existait. Les reliefs postérieurs à Hélène Robertine van Maele citent des terres. Celui de 1751, par exemple, nous apprend que la seigneurie consistait « aussi en plusieurs terres acquises et remises au gros de la seigneurie », et celui de 1781 indique l’existence de « deux fermes ou censes contenantes ensemble 48 bonniers tant de terres labourables, prés que pâtures ». Ainsi, après 1656, une nouvelle réserve seigneuriale s’est progressivement reconstituée.

L’existence d’une réserve seigneuriale au Moyen Age

Pourtant, à l’origine, la seigneurie des seigneurs de Saintes devait comprendre une réserve. On en a la preuve indirecte au XIIe siècle, puisqu’il est question de corvées effectuées par les tenanciers du domaine de l’abbaye de Lobbes au profit du seigneur de Saintes. Cette réserve fut sans doute très tôt démembrée et concédée comme tenures à cens. Nos recherches nous poussent à croire que la ferme de Froye était le centre du domaine foncier des seigneurs de Saintes. Dès qu’ils n’y résidèrent plus, probablement déjà au XIVe siècle, cette résidence
seigneuriale se transforma en une simple exploitation agricole.

La reconstitution d’une réserve seigneuriale à la fin des Temps Modernes

Au XVIIe siècle, la dame de Saintes dût s’acheter des terres pour y assoir son nouveau château. Elle se bâtit également une basse-cour ou ferme seigneuriale que l’on retrouve alors dans les textes sous le nom de ferme ou cense du Château. Mais elle entra aussi en possession d’une seconde ferme, la cense du Thiembecq. A ces deux fermes correspondaient des terres, des prés et des pâtures. Pour les doter, elle s’employa à racheter une multitude de parcelles au gré des occasions qui s’offraient à elle. Bon nombre de ces parcelles furent d’ailleurs
acquises suite à des ventes pour « l’arréage des rentes ». [A.E.M., O.P. 850] Ces terres furents « remises au gros de ladite seigneurie », c’est-à-dire qu’elle reconstituèrent une nouvelle réserve seigneuriale. D’après un dénombrement, en 1781, elles s’étendaient sur « 48 bonniers tant terres labourables, prés que pâtures ». [A.E.M., O.P., 854]

Achat de terres par la dame de Saintes – 1664 [Papiers G.P. SPEECKAERT, conservés par L. Delporte – original]

Le 24 janvier 1664, devant notaire à Bruxelles, Nicolas Soumillion, comme mari et bail de Marie Hardy, reconnaît avoir vendu à madame van Achelen, dame de Saintes, pour être annexé au château et biens de Saintes, pour à sa mort appartenir à celui ou celle à qui le château appartiendra :

  • 1 bonnier appelé le bonnier Francaert, sur le champ de l’Espinette, tenant aux pauvres de Saintes, à Joos Corduanier, à Nicolas Walravens de deux côtés, et à Henri du Couché.
  • 1 journel 68 verges sur le champ La Plancet, tenant au chemin, à Louis de Hennin de deux côtés, à François Mercyes.
  • 1 journal 1 verge, sur le même champ, tenant aux pauvres de Saintes, à André de Hennin, à Gil Van Dist, aux hoirs Pierre Platteau.
  • 1 journel ½ sur la couture de Tisteau [ ?] embas de la cairie tenant au rien, au post de queurie, aux pauvres de Saintes, aux Hennin de deux côtés.
  • 1 journal 3 verges sur le champ de Lirquedelle, sous le moulin à vent, tenant au chemin allant de Quehain au moulin, à la terre de l’église, à Christophe Delaet, à Geroges de

Tous ces biens venant du patrimoine de sa femme par héritage de son père, à charge d’une rente à cours et le huitième d’une rente à cours. La dame de Saintes promit de payer au vendeur, le 5e jour après le transfert de propriété (oeuvres de loi) la somme de 800 florins.

Achat de terres par la dame de Saintes – 1703 [Papiers G.P. SPEECKAERT, conservés par L. Delporte – original]

André Navez, demeurant à Enghien, reconnaît devant le mayeur et les échevins de Saintes, avoir vendu à dame H. Robertine de Malinez, dame de Saintes, pour le prix de 16 florins, ½ journel de terre sur le champ de l’Aulnois Bourgeois, tenant à la dame, à l’église de Wisbecq, à Jean Franch, et à Mr de Landas ; terre soumise à la rente Saint-Pierre de Lobbes, lui venant du patrimoine de Thérèse Plateau, sa première femme. Le 6 septembre 1703. Mayeur : Guillaume Yernault. Echevins : Gilles Cantineau, Jean Baptiste Dassonville, François Derbaix et Mathias Clément, les deux derniers établis échevins par la dame de Saintes pour ce devoir seulement.

Les censes seigneuriales et leurs dépendances au XVIIIe siècle

Au milieu du XVIIIe siècle, le seigneur de Saintes se vit accorder le tiers de la cense de Froye comme bien d’épave. Ce tiers s’étendait sur 22 bonniers de terre, de prés, de pâtures et l’aulnois. [A.E.M., O.P., 878] Un document du XVIIIe siècle [A.E.M., O.P., 893], malheureusement non daté, signale que les terres acquises et annexées à la seigneurie couvraient 98 bonniers 3 journels et 54 verges. La cense de la Basse-cour ou ferme du Château, à elle seule, disposait alors de 44 bonniers13 verges, et la « petite cense de Tiembecq » exploitait 28 bonniers 3 journels. D’autres terres (16 bonniers 2 journels 33 verges) étaient encore affermées à plusieurs laboureurs. Le reste était consitué par « le moulin à vent et petite cense » (environ 4 bonniers et demi), la maison de l’Empereur et la maison du sergeant (environ 1 bonnier et demi) situées sur la place vis-à-vis de l’église, le château avec la cour et le jardin (environ 1 bonnier) et deux petits bois (5 bonniers 1 journel).

Notons que ces terres pouvaient ressortir à la seigneurie foncière des seigneurs de Saintes et donc diminuer les rentes perçues par le seigneur. D’autres étaient du jugement de la seigneurie foncière de Lobbes et grevées de rentes foncières envers l’abbaye.

Les seigneurs de Saintes possédaient donc à la fin de l’Ancien Régime deux censes seigneuriales, qu’ils affermaient, et dont nous avons pu examiner quelques baux de location pour le XVIIIe siècle. [A.E.M., O.P., 891]

Les baux de location des censes seigneuriales

Ces baux permettent de se faire une idée de la manière dont ces deux fermes étaient exploitées et des fermages dûs aux seigneurs. D’une manière générale, les dispositions reprises dans ces documents sont identiques d’un bout à l’autre du siècle. Elles ne diffèrent d’ailleurs pas beaucoup d’une cense à l’autre.

La plus importante des deux fermes, la cense du Château, se composait d’un bâtiment de demeure situé dans la basse-cour, d’une grange, d’étables et d’une écurie, de jardins et d’une houblonnière. Celle du Thiembecq consistait en une « maison, chambres, cuisinnes, étables, fournil et jardins ».

Les baux ne manquent jamais d’énumérer de manière détaillées les différentes pièces de terre, de pâtures et de pré qui dépendaient de chaque ferme.

Venaient ensuite les conditions imposées aux fermiers. Le « censier » était chargé d’entretenir tous les bâtiments de ferme et, le cas échéant, « de les restaurer sans pouvoir en exiger le moindre dédomagement ni d’obliger le seigneur propriétaire à les rebâtir en cas qu’elles vinssent à être brûlée par la foudre ou par tout autre accident ». Si cette dernière éventualité venait à se produire, le fermier était alors « libre d’abandonner les terres qu’il occupoit, parmi payer les années échues ».

Il s’engageait bien sûr à respecter une série de dispositions relatives au mode de labour et de fumure, à l’entretien des chemins, ruisseaux et fossés, etc. et au respect des cycles de l’assolement.

Il devait également « faire au profit du seigneur toutes les corvées qui pourront être nécessaires ». Le censier de la ferme du Château, par exemple, devait « livrer annuellement huit voitures de fumier pour le jardin scavoir moitié des vaches et moitié des chevaux ». Il devait aussi « conduire annuellement avec son chariot et chevaux les avoines des rentes seigneuriales tant à Bruxelles, Mussain qu’ailleurs ». C’est lui encore qui voiturait les matériaux nécessaires aux bâtiments lorsque le château ou la cense demandait quelques réparations, ou qui devait livrer un cheval pour aller chercher des provisions à Halle lorsque le seigneur ou quelqu’un de sa famille était à Saintes.

En plus de ces diverses obligations, le fermier devait s’acquitter d’un fermage annuel, soigneusement fixé. Pour la cense du Château, le fermage passa de 440 florins en 1723 à 800 florins en 1776. A cette somme, le fermier devait encore ajouter « 12 sacqs de pommes et 300 surbattus de froment pour les chevaux du seigneur ». La cense du Thiembecq était affermée pour 232 florins en 1725 contre 462 florins en 1776.

Enfin, le censier devait s’acquitter des rentes seigneuriales dues à l’abbaye de Lobbes par les terres qui dépendaient de sa seigneurie foncière. Il devait aussi payer les « Xes, XXes, centièmes et autres impositions (…) ainsi que les tailles ordinaires et extraordinaires, livrances aux gens de guerre, taille de milices (…) ».

 

© Luc DELPORTE – 30/10/2017.

 

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