La donation de l’alleu d’Herbecq à l’abbaye de Ninove en 1180

Pour beaucoup d’auteurs[1], l’entrée de la curia d’Herbecq dans le patrimoine de l’abbaye de Ninove est située en 1185 par l’acquisition du domaine à l’abbaye d’Hautmont. En réalité elle eut lieu 5 ans plus tôt. Une source d’archive méconnue, relative à l’abbaye de Ninove, permet de préciser beaucoup de choses sur les donations qui constituèrent le domaine d’Herbecq. Il s’agit d’une pseudo-chronique du milieu du XVIIe siècle, basée sur de nombreuses sources anciennes et parfois disparues, le Liber Chronotaxis de Godfried Van Elshoudt.[2]

La donation de l’alleu d’Herbecq et ses confirmations (1180)

Le Liber Chronotaxis permet de dater très précisément de 1180 la donation faite à l’abbaye de Ninove par Jehan de Herbecq de son alleu situé à Saintes. Cette donation se fit en plusieurs étapes, nécessita de nombreuses confirmations et suscita plusieurs contestations, réglées par autant d’accords.
Le seigneur Jehan de Saintes [= de Herbecq] [3] fit don à l’abbaye de Ninove de tout son alleu et propriété, situé dans la paroisse de Saintes. Il consistait en terres, prés, bois, maisons, avec les droits d’usages, de pêche, eaux, pâtures et tous les autres revenus qui en dépendaient. L’abbaye devait entrer en possession de ce domaine tel que Jehan lui-même et ses prédécesseurs en avaient joui.  Jehan fit également don du site du moulin situé dans cet alleu, avec toutes les commodités nécessaires, de même que des hommes de fief pour des terres et des prés qui
relevaient de cet alleu. Il ajouta encore 28 marcs qu’il avait sur la terre de sa nièce et cohéritière.

Pour que la donation de Jeahan de Herbecq ne soit pas contestée, les chanoines de Ninove s’employèrent à la faire reconnaître à tous les ayant droits potentiels.  Ce fut une première fois le cas à Denderleeuw, en 1180, où ses soeurs Gertrude et Christina, dites de Denderleeuw, sa belle-soeur, et leurs enfants donnèrent leur accord. L’acte énumère les noms de tous les neveux et nièces de Jehan qui consentirent à cette donation, à savoir, pour les enfants de sa soeur Gertrude, Baudouin, Ermengarde, Volcwise, Ide, Gertrude, et pour ceux de sa soeur Christine, Walterman, Hugues, Wédric, Lambert, Baudouin, Ide, Gertrude. Enfin, Walter et Jehan, les fils de son frère Walter, consentirent également à la donation. Les témoins de ce consentement donné étaient apparemment surtout des ecclésiastiques, où figurent probablement plusieurs frères de l’abbaye, et quelques laïcs.

La même année 1180, probablement parce que seuls deux de ses neveux du côté de son frère Walter étaient présents à Denderleeuw, on recommença à Saintes, où Helvige, femme de Walter (frère de Jehan), et ses enfants, à savoir Walter, Mathieu, Jehan, Jacques, Gérard, Marie, Gertrude et Alice, reconnurent la donation de Jehan et l’approuvèrent. La liste des témoins de cet engagement est intéressante parce qu’elle distingue, outre le curé de Rebecq, un certain Etienne, des hommes libres et des chevaliers. Au nombre des nobles ou liberi figurent Gillard, l’avoué de Saintes, Walter de Kattem et un certain Gérard. Le groupe des chevaliers est divisé en deux. Les premiers s’étaient déplacés jusqu’à Saintes spécialement pour cette cause. Il s’agissait de Rolin de Strijtem, Siger Vos, Hugues et Guillaume de Nederwijk, seigneurs des environs immédiats de Ninove. Les derniers étaient des seigneurs du Pays d’Enghien, à savoir les chevaliers Amaury d’Hoesnaque et Walter de Langerode. La liste des témoins se poursuit par deux paysans et se clôture par la mention d’un personnage que l’on rencontrera dans pratiquement tous les actes relatifs au domaine d’Herbecq, Godescalc de Herne. Peut-être faut-il y voir un frère ou un chanoine de Ninove, envoyé à Herbecq pour y diriger la nouvelle curia.

Fort de cet assentiment général, Jehan [de Herbecq] et son fils Walter, accompagné de tous les neveux dont il a été question précédemment, renouvelèrent la donation et la reconnurent en juin 1180 sur l’autel de l’abbaye de Ninove devant tous les religieux du couvent et en présence de quelques témoins de marque. La présence d’un moine de Lobbes, Jehan Brisbos, indique l’importance que l’on attachait à cette donation. L’abbaye propriétaire de la plus grande partie du village de Saintes, où était situé le domaine d’Herbecq, avait donc dépêché un émissaire. Un autre ecclésiastique était présent, Walter, curé de Eichem, village voisin de Ninove. Les autres témoins étaient Walter de Langerode, Gillard d’Enghien [4], Godescalc de Herne et Henri de Denderwindeke.

Une nièce de Jehan de Herbecq, Volcwise (fille de Guillaume de Denderleeuw et de Gertrude), était mariée à Hugues de Borchtlombeek. On jugea bon de faire approuver la donation par son mari. Cette reconnaissance se fit, toujours en 1180, à Kattem, autre domaine important de l’abbaye de Ninove. Parmi les témoins figuraient Jehan [de Herbecq], oncle de Volcwize, et d’autres personnages des environs de Kattem, notamment Rolin de Strijtem, Siger Pica, etc.

En juillet 1180, à Quenast en Hainaut, Jehan [de Herbecq] remit sa donation entre les mains du comte de Hainaut Baudouin, de son épouse Marguerite, et de leur fils Baudouin, afin que le comte puisse la garantir à l’abbaye. Les témoins de cette transaction étaient Charles et Gislebert de Hunchuls, frères de Jehan Cornut [5], Amand de Naast, Walter de Langerode et Godescalc de Herne.

Enfin, toujours en cette année 1180, au château de Ninove, Jehan [de Herbecq] remit son alleu dans les mains de deux frères de Ninove, Gérard et Arnould, afin que l’abbaye le conserve. La liste des témoins est à nouveau fort intéressante. Outre un certain Adam, qualifié de châtelain de Grimbergen [6], ce sont tous des Enghien.[7] On y retrouve Gossuin et Englebert, tous les deux qualifiés de seigneurs d’Enghien, mais aussi les frères Walter, Nicolas et Gérard d’Enghien.[8] Le seigneur d’Enghien renonça ensuite en faveur de l’abbaye à sa tutelle. C’est là probablement la raison de leur présence. Les Enghien exerçaient leur avouerie sur les biens des institutions ecclésiastiques dans pratiquement tous les villages des environs d’Enghien. L’objectif n’était-il pas ici, pour l’abbaye, de se prémunir de la mainmise éventuelle des seigneurs d’Enghien sur leur patrimoine saintois ?

La donation de cet alleu de Herbecq était manifestement importante aux yeux de l’abbaye de Ninove, comme l’atteste l’insistance mise à la garantir et à la prémunir de contestations qui pouvaient immanquablement survenir.  Tout le processus d’acquisition d’un bien d’une certaine importance par une institution religieuse est ainsi magnifiquement illustré.  Une fois la donation initiale effectuée, l’abbaye doit patiemment la faire reconnaître par tous les héritiers potentiels du donateur.  On n’hésite pas à se déplacer chez chacun d’eux, à Denderleeuw, à Saintes, à Kattem, …  La cession est alors renouvelée solennellement à l’abbaye devant tous les religieux.  Ensuite, la reconnaissance et la protection des plus puissants personnages de la région est sollicitée.  D’abord le prince territorial, en l’occurrence le comte de Hainaut puisque Saintes est situé dans cette principauté, ensuite le principal seigneur des environs, celui d’Enghien.  Et pourtant, cela ne suffit pas.  Plusieurs contestations allaient vite voir le jour.

[Voir les documents inédits]

La contestation de Walter, neveu de Jehan de Herbecq (1181)

Malgré toute les confirmations obtenues par l’abbaye dans la foulée de la donation de Jehan de Herbecq, les contestations ne se firent pas attendre. La première vint de Walter, fils de Walter et neveu de Jehan [de Herbecq]. Il fallut recourir au jugement d’hommes libres et de témoins fidèles pour le convaincre qu’il avait renoncé à cette terre en même temps que son oncle Jehan. Finalement, le 8 des ides d’avril 1181, il accepta d’y renoncer définitivement contre le payement d’une somme de 5 marcs. Cet accord fut passé à Ninove, dans la maison de l’hôpital, en présence de Gillard [avoué de Saintes], des frères Arnould, Gossuin et Amaury de Housnaque, et de Nicolas d’Hondzocht.

[Voir le document inédit]

 

La contestation de Bernard de Grand Rieu (1184)

Bernard de Grand Rieu, un autre neveau de Jehan de Herecq, avait aussi contesté à l’abbaye la possession de l’alleu que Jehan et sa nièce Mathilde avaient cédé à Ninove.  Finalement il renonça à ses prétentions et reconnut, à Binche, qu’il n’y avait aucun droit.

Le même mois, son fils Bernier de Grand Rieu se rendit à Saintes pour reconnaître à son tour la renonciation que son père avait faite à Binche quelques temps plus tôt.

La famille de Grand Rieu descend donc d’un frère ou d’une soeur de Jehan de Herbecq, sans que l’on puisse être plus précis.

[Voir le document inédit]


Notes :
[1] G. MERSCH et J. WAUTHOZ-GLADE, Abbaye de Ninove, dans Monasticon Belge, t. 7, Province de Flandre Orientale, 3e vol., 1980, pp. 503.

[2] A.E.Gand, Abbaye de Ninove, 70. Sur la qualité et l’intérêt de cette source, voir B. ROOBAERT, Een waardevolle onuitgegeven 12de-eeuwse onomastische bron : de « Chronotaxis » (1652) van de ninoofse abdijarchivaris Godfried van Elshoudt, dans Vlaamse stam, t. 44, n° 2, mars 2008, pp. 187-193.

[3] Les notices du Liber Chronotaxis le nomment indifféremment Jehan d’Herbecq ou Jehan de Saintes, en référence à la paroisse où était situé son alleu. Il n’était pas pour autant seigneur de Saintes. Cette charge était assurée à son époque par l’avoué de l’abbaye de Lobbes, un certain Gillard de Saintes, auquel succèdera Pierre de Saintes.

[4] Gillard d’Enghien est totalement inconnu dans les généalogies des seigneurs d’Enghien, mais il faut bien admettre que l’on manque de renseignements pour le XIIe siècle, surtout sur les branches collatérales. Compte tenu de l’objet de la donation, peut-être faut-il y voir l’avoué de Saintes, prénommé également Gillard, lequel appartiendrait alors à l’illustre famille des Enghien. A l’époque où Pierre est avoué de Saintes, il est également fait mentions, dans certaines notices du Liber Chronotaxis, d’un certain Pierre d’Enghien, inconnu par ailleurs, ce qui renforce cette impression.

[5] L’identification de ce nom n’a pas été possible. Pour Bernard Roobaert, c’est du côté de Lembeek, et en particulier de Hondzocht qu’il faudrait chercher. Jehan Cornutus évoque, en 1186, son père, un certain Jehan de Herierhules.

[6] Gérard de Grimbergen avait épousé Mathilde de Ninove, héritière de Gérard 1er de Ninove, fondateur de l’abbaye de Ninove. Il fut seigneur de Ninove jusque vers 1180-1181. Il est donc fort possible qu’il ait placé un châtelain dans le château de Ninove.

[7] Le Liber chronotaxis ajoute « et alii plures », mais ils ne sont pas dénommés.

[8] On ignore jusqu’ici comment les rattacher à la généalogie des seigneurs d’Enghien. Ce ne sont ni les enfants de Gossuin, ni ceux d’Englebert. Peut-être étaient-il leurs neveux ou leurs petits-neveux. Hugues d’Enghien avait un frère nommé Gossuin dont on ne connaît pas la descendance. Gossuin et Englebert, fils du même Hugues, avaient trois autres frères Siger, qui ne semble pas avoir eu de descendance, Nicolas et Boniface, dont on ne connaît pas la descendance.

 

 © Luc DELPORTE – 09/11/2017.

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