Les possessions de l’abbaye d’Haumont à Saintes (… – 1185)

Possession de 5 manses à Saintes aux XIe-XIIe siècles

L’abbaye d’Hautmont, fondation mérovingienne attribuée à saint Vincent, possédait des biens à Saintes au XIe siècle. En confirmant, en 1083, les possessions de cette abbaye, l’évêque de Cambrai Gérard mentionne 5 manses à Saintes, juste après avoir confirmé 10 autres manses à Steenkerque.

Un demi siècle plus tard, en 1131, c’est le pape Innocent II qui, en confirmant à son tour les possessions de l’abbaye, cite les 5 manses de Saintes.

Entre temps, la confirmation de 1110, faite par l’évêque de Cambrai Eudes, ne mentionnait pas les possessions saintoises d’Hautmont, ce qui est probablement un oubli.

Les sources ne permettent malheureusement pas d’établir depuis quelle époque l’abbaye d’Hautmont était en possession d’un domaine foncier à Saintes.

Les textes parlent de 5 manses, ce qui peut s’entendre comme un domaine d’une soixantaine de bonniers ou plus, l’étendue du manse étant très variables d’un endroit à l’autre. La mention de « dominium et jus omne » exercé par l’abbaye d’Hautmont dans la paroisse de Saintes indique qu’il s’agissait d’une véritable seigneurie. L’absence d’intervention de qui que ce soit d’autre que les deux parties concernées par l’accord de 1185, exception faite d’ecclésiastiques qui sont présents pour régler le différent, fait songer que ce domaine était allodial.

L’accord de 1185 avec l’abbaye de Ninove

Avant la fin du XIIe siècle, le domaine d’Hautmont à Saintes passa, on ne sait comment, à l’abbaye de Ninove, tout récemment fondée (1137). Des difficultés entre les deux abbayes survinrent et il fallut un accord pour régler le différent. A l’intervention de Lambert, abbé de Saint-Ghislain, et de Daniel, abbé de Cambron, vraisemblablement désignés comme arbitres, il fut signé à Binche le 25 février 1185, en présence de nombreux autres ecclésiastiques, tels que Gervais, abbé de Saint-Denis-en-Broqueroie, et Walter, doyen de Chièvres, qui interviennent en qualité de délégués du pape, mais aussi tels que Jean, abbé d’Aulne, Godescalc, abbé de Bonne Espérance, Thierry, abbé de Grimbergen, Nicolas, abbé de Saint-Feuillien, Hildebrand, abbé de Jette, du doyen de Nivelles Herman, de la « personne’ Arnould, de maître Egéric, de maître Guillaume de Malines et du curé de Saintes, un certain Arnould. L’accord prévoyait que l’abbaye de Ninove devrait payer annuellement à l’abbaye d’Hautmont, vers la fête de saint Luc évangéliste, 5 sous de Nivelles (vraisemblablement 1 sou par manse), en échange de quoi Ninove posséderait la juridiction (dominium) et l’entièreté du droit (ius omne) que l’abbaye d’Hautmont avait possédé dans la paroisse de Saintes et en particulier aux environs d’Herbecq.

 

 

Les questions en suspens !

Manse fiscal ou manse territorial ?

Les spécialistes du régime domanial ne s’accordent pas tous sur la signification à donner au terme « manse ». A l’origine, le manse désigne une tenure (exploitation agricole) suffisante pour faire vivre une famille. Il correspond à une étendue déterminée – le manse classique faisait « en théorie » 12 bonniers – qui varie beaucoup d’un lieu à l’autre. Il devient très rapidement aussi une unité fiscale servant de base pour les impositions ou la répartition des redevances. Si le manse territorial s’est souvent morcelé avec le temps, l’unité fiscale, elle, est demeurée. Les manses de l’abbaye d’Hautmont aux XIe-XIIe siècles font-ils référence à l’unité fiscale ou à la superficie « théorique » d’une exploitation agricole ? Dans le second cas, en prenant la superficie « théorique » du manse classique (12 bonniers), on aurait un domaine d’une soixantaine de bonniers. Toutefois, la superficie du manse est très variable d’un endroit à l’autre et celle du manse saintois nous échappe totalement. Notons cependant que Léopold Génicot l’estimait à une trentaine de bonniers pour la partie du territoire saintois qui appartenait à l’abbaye de Lobbes.  En acceptant cette mesure, on se trouverait en présence d’un domaine d’environ 150 bonniers. Une telle superficie correspondrait assez bien aux domaines fonciers modestes du Haut Moyen Age, à ces domaines que l’on soupçonne nombreux à l’époque, mais que l’indigence des sources ne permet guerre d’appréhender précisément (seuls les grands domaines sont bien connus aux époques mérovingiennes et surtout carolingiennes !).

Le domaine de l’abbaye d’Hautmont à Saintes pourrait-il remonter à Madelgaire / saint Vincent ?

Cette question me semble fondamentale, bien qu’aucune réponse sûre ne puisse y être apportée.  Tout d’abord, l’identité même des fondateurs des institutions religieuses qui possédaient un domaine d’une certaine importance au sein de la paroisse primitive de Saintes interpelle.

La plus grosse partie du territoire saintois provient de la donation à l’abbaye Saint-Pierre de Lobbes du domaine de Quenestine par Renelde, aristocrate méroginvienne du VIIe siècle.  Les 5 manses d’Herbecq appartenaient à l’abbaye d’Haumont, fondée par Madelgaire / saint Vincent, contemporain de Renelde, également fondateur de l’abbaye de Soignies qui, comme Hautmont, possédait également des biens à Steenkerque. Le domaine de Ham (situé à Bierghes, village démembré de la paroisse primitive de Saintes, et voisin d’Herbecq) appartenait en commun aux abbayes de Mons, fondée par sainte Waudru, femme du même Madelgaire / saint Vincent, et de Maubeuge, fondée par sainte Aldegonde, soeur de sainte Waudru. De simples coïncidences sembleraient ici bien suspectes !

Si l’existence d’un petit domaine foncier (5 manses) au sein de la paroisse primitive de Saintes, tout comme celle du domaine de Ham (possession commune des abbayes Sainte- Aldegonde de Maubeuge et Sainte-Waudru de Mons), devait remonter au Haut Moyen Age, on ne pourrait plus prétendre à l’adéquation entre le domaine carolingien de l’abbaye de Lobbes et la paroisse primitive de Saintes.  Tout semblerait alors indiquer que la paroisse primitive de Saintes, probablement bien fondée au sein du grand domaine de Lobbes, englobait aussi d’autres domaines voisins plus modestes.

Un lien entre les manses de l’abbaye d’Hautmont et l’alleu de Jean de Herbecq ?

En 1131, l’abbaye d’Hautmont est toujours en possession de ses 5 manses à Saintes. Ce n’est plus le cas en 1185. L accord avec l’abbaye de Ninove évoque clairement la juridiction et les droits que l’abbaye d’Hautmont « avait possédé » aux environs d’Herbecq.  Or, entre ces deux dates intervient la donation à l’abbaye de Ninove, faite en 1180, de son alleu par Jehan de Herbecq. C’est donc peut-être postérieurement à cette donation (en 1180) que des difficultés (réglées en 1185) surgirent entre les deux abbayes. La question est alors de savoir si l’alleu de Jehan de Herbecq et les 5 manses de l’abbaye d’Hautmont ont une origine commune.

On peut bien sûr imaginer que les 5 manses de l’abbaye d’Hautmont et l’alleu de Jehan de Herbecq sont deux domaines bien distincts, situés à peu de choses près au même endroit et passés successivement dans le patrimoine de l’abbaye de Ninove. C’est tout à fait envisageable, mais cela soulève une objection de taille. Le passage des 5 manses du patrimoine de l’abbaye d’Hautmont dans celui de l’abbaye de Ninove n’a laissé de trace dans les archives d’aucune des deux abbayes. Or, les archives de l’abbaye de Ninove sont encore  exceptionnellement riches, en particulier pour le XIIe siècle, et permettent de suivre dans le détail la constitution et l’évolution de son domaine temporel.  Comment expliquer un tel silence pour un domaine aussi conséquent que ces 5 manses à Herbecq ?

On pourrait peut-être l’expliquer si l’on admettait que les 5 manses de l’abbaye d’Hautmont étaient passés, dans un premier temps (après 1131), dans les mains de seigneurs laïques, moyennant une redevance récognitive et l’abbaye conservant une partie de sa juridiction et de ses droits, et avaient fait, par la suite, l’objet de la donation de 1180 (en totalité ou en partie seulement ?) à l’abbaye de Ninove. Ce serait le non payement de la redevance récognitive ou le non respect de la juridiction et des droits dus à l’abbaye d’Hautmont par celle de Ninove qui aurait alors suscité des difficultés, aplanies par l’accord de 1185 et la promesse du payement annuel de 5 sous.

© Luc DELPORTE – 14/11/2017.

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