L’incorporation de l’autel de Saintes dans le patrimoine de l’abbaye de Lobbes en 1100

En 1100, Gaucher, évêque de Cambrai, à la demande de Oilbald, prévôt de Sainte-Marie et archidiacre, cède à l’abbaye Saint-Pierre de Lobbes l’autel de Saintes, libre de toute redevance et de droit de persona, à l’exception d’une redevance de 4 sous que les moines devront payer chaque année, le jour de la Saint-Luc, à l’église cathédrale de Cambrai. Il s’agit de l’incorporation de l’autel de Saintes dans le temporel de l’abbaye de Lobbes.

La fondation des églises et leur dotation

La plupart des églises ont été fondées par des propriétaires fonciers sur leurs domaines. C’étaient à ce titre des « églises domaniales », ou en d’autres termes des églises « privées ». Au moment de sa fondation, toute église recevait une dotation : une certaine étendue de terres, les dîmes de son ressort et des offrandes. En principe, ce patrimoine devait assurer l’entretien des bâtiments, les frais du culte, l’aide aux pauvres et le revenu du curé, mais, à l’exception de la part du curé, il était le plus souvent accaparé par le propriétaire.

Les revenus de la paroisse et leur usurpation

Les offrandes et les oblations constituaient une des principales ressources du culte. Ces revenus devaient normalement être divisés entre le clergé et les pauvres, mais, ici encore, les propriétaires s’en emparèrent presque partout.

Droit du propriétaire et droit de patronat

Avant le XIe siècle, comme le propriétaire foncier qui fondait une église en avait la propriété, il pouvait librement en désigner le desservant. Au XIe siècle, sous l’influence de l’Eglise, ce droit de propriété se mua progressivement en un « droit de patronage » (jus patronatus), présenté comme une marque de respect et de reconnaissance concédée par l’Eglise.  Au début, le patron d’une église fit découler de son droit de patronage les mêmes conséquences que de son droit de propriété. Mais dès le XIVe siècle, à la suite d’une lente évolution, il ne restait
plus au patron que la présentation d’un candidat pour desservir l’église, lequel pouvait même être refusé par l’évêque.

La réforme grégorienne

En 1078, le pape Grégoire VII ordonna aux laïcs de restituer à l’Eglise les dîmes dont ils s’étaient emparés. Les conciles de Latran de 1123 et 1139 dénièrent ensuite aux laïcs la possibilité de posséder des biens ecclésiastiques. Les conséquences ne se firent pas attendre : au XIIe et XIIIe siècles, les laïcs se mirent à transmettre massivement les églises qu’ils possédaient encore à des institutions ecclésiastiques. Mais cette
réforme ne mit pas fin au système de l’église privée, car aux patrons laïques se substituèrent tout simplement des communautés religieuses. Lorsque le patron était un établissement religieux éloigné, comme ce fut souvent le cas, il était plus soucieux de ses propres intérêts matériels que des intérêts spirituels des paroissiens. Posséder des églises était un moyen pratique et sûr de s’assurer un revenu appréciable pour bon nombre d’institutions ecclésiastiques.

Altare, ecclesia et persona

Celui à qui est confié l’altare – l’autel -, c’est-à-dire le titre pastoral, la charge et les droits exercés par le curé avec les revenus y afférents est appelé persona. L’altare peut cependant être confié à une personne morale, à une collectivité, que l’on appelle alors également persona. Si cette persona est une collectivité – une abbaye par exemple – elle ne peut forcément exercer de manière personnelle la fonction de curé. Elle sera dès lors appelée pastor primitivus. Si, au contraire, cette persona est une personne réelle, pouvant exercer personnellement le ministère paroissial mais ne le voulant pas, on parle alors de persona personatus. Le pastor primitivus et la persona personatus se trouvaient dans l’obligation de se faire remplacer par un vicarius perpetuus ou un investitus – le véritable curé de la paroisse – à qui n’était abandonné que la portio congrua, tandis qu’ils conservaient le reste des revenus paroissiaux.

Les institutions ecclésiastiques s’efforcèrent toujours d’obtenir de l’évêque le droit de tenir leurs églises – ecclesiae – libres et sans persona. Ainsi, l’évêque, qui dans nos régions la confère , ne pouvait plus leur imposer une persona sur laquelle ces institutions n’auraient pas de contrôle. L’institution religieuse pouvait alors percevoir l’entièreté des revenus de la fonction pastorale. Dans ce cas, elle possède le personatus, c’est-à-dire le bénéfice à charge d’âmes dont elle peut nommer le désservant.

Il y a incorporation lorsque l’ecclesia – l’église paroissiale avec ses revenus propres et le droit de patronage qui y est attaché – est unie à l’altare – la fonction pastorale.

Ecclesia, persona et altare de Saintes

Au XIe siècle, l’autel – altare – de Saintes était donc aux mains d’une persona personatus désignée par l’évêque. Elle se faisait vraisemblablement replacer dans la fonction pastorale par un investitus. En 1100, cette persona était un ecclésiastique, un certain Oilbald, prévôt de Sainte-Marie et archidiacre. Ce dernier remit son droit dans les mains de l’évêque de Cambrai afin qu’il le cède à l’abbaye Saint-Pierre de Lobbes. Cette abbaye possédait vraisemblablement déjà l’église – ecclesia – et ses revenus. L’évêque lui donna alors l’autel libre et sans persona. Désormais, l’abbaye de Lobbes se trouvait en possession de l’altare et de l’ecclesia. Elle devenait le pastor primitivus de la paroisse de Saintes, pouvait en percevoir tous les revenus, et avait le droit d’en désigner le désservant, le vicarius perpetuus, auquel était concédé une partie seulement du revenu paroissial, la portion congrue.

Copie dans le cartulaire de l’abbaye de Lobbes de l’acte d’incorporation de l’église de Saintes

 

© Luc DELPORTE – 01/08/2017.

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *