L’action des avoués locaux

L’avouerie de l’abbaye de Lobbes

En vertu de l’immunité dont jouissait l’abbaye de Lobbes, l’abbé s’était vu investi de droits et de devoirs comme l’exercice de la justice et l’obligation de conduire les hommes d’armes à l’ost du souverain.  Ces tâches étaient difficilement compatibles avec son statut ecclésiastique, aussi se faisait-il remplacer dans ces fonctions par un laïc, l’advocatus.

A l’origine, l’avoué n’était que le représentant judiciaire de l’abbaye.  Mais à partir du IXe siècle, il étendit son influence et par une évolution lente mais fatale, l’avouerie carolingienne prépara l’avènement de l’avouerie féodale.  Le rôle de l’avoué se doublait désormais d’une mission protectrice : il devait défendre l’établissement religieux ou ses possessions.

A Lobbes, l’avoué général était le seigneur de Thuin, mais en raison de l’étendue du domaine et de la dispersion des villae, celui-ci ne pouvait remplir efficacement son protectorat que dans un rayon assez restreint.  Aussi, à côté de l’avoué général, et en sous-ordre, trouvait-on des avoués locaux.  Généralement, il était choisi parmi les seigneurs ayant leur manoir ou des biens dans la localité où l’abbaye possédait un domaine à administrer et à défendre.

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En 1173, Gillard de Saintes est qualifié d’avoué du domaine que l’abbaye de Lobbes possédait dans la localité.  Ses ancêtres devaient très certainement occuper cette fonction avant lui, sans que l’on puisse préciser depuis qu’elle époque au juste.

Dans un article récent, Jean-Pierre Devroey et Alain Dierkens ont dressé le corpus des mentions de l’avouerie d’abbayes de l’Entre-Sambre-et-Meuse avant 1100.  Le cas de l’abbaye de Lobbes y est envisagé pour les Xe et XIe siècles, c’est-à-dire grosso-modo pour les deux siècles qui précèdent l’apparition, fin du XIe siècle, de la famille de Saintes, avoués locaux de l’abbaye.  C’est à cette époque que l’on assiste au passage de ce que l’on appelle traditionnellement l’avouerie « carolingienne » à l’avouerie « seigneuriale ».

L’avoué de l’abbaye de Lobbes était le châtelain de Thuin.  Cette situation est attestée à la fin du XIe siècle, mais on peut, avec prudence, supposer qu’elle remonte au Xe siècle.

La juridiction de l’avoué s’étendait sur tout le territoire immunitaire.  Au XIIe-XIIIe siècle, les châtelain de Thuin avaient sous-inféodé des parties de leurs droits d’avouerie à d’autres seigneurs locaux.

Les châtelains de Thuin ont-ils exercé leur influence jusque dans les domaines éloignés comme celui de Saintes ?  Les archives manquent pour l’établir, mais on sait que ce n’était pas le cas à la fin du XIe siècle, à l’époque où Hellin et Gautier, châtelains de Thuin, étaient avoués de Lobbes.  Les Saintes étaient déjà présents dans le village et il y a fort à parier qu’ils exerçaient déjà l’avouerie locale.  Aucun lien familial ou féodal n’a, à ce jour, pu être décelé entre ces deux familles.

Il est probable que l’abbaye ait plutôt fait appel, pour exercer la justice dans son domaine de Saintes, à l’une ou l’autre famille noble possessionnée dans les environs.  Etablie dans la localité, cette famille prit le nom du village.

Source : J.-P. DEVROEY et A. DIERKENS, L’avouerie dans l’Entre-Sambre-et-Meuse avant 1100, dans L’Avouerie en Lotharingie.  Actes des 2es Journées Lotharingiennes.  22-23 octobre 1982.  Centre Universitaire Luxembourg, Luxembourg, 1984.  (Publications de la Section historique de l’Institut G.-D. de Luxembourg, 98), p. 43-94

C’est probablement en cette qualité que Guy [Gillard ?] de Saintes et son frère Walter sont cités comme témoins dans deux chartes de l’abbaye datant de 1161 et 1162.  [à vérifier]  Mais en général, il n’est guère question des avoués locaux qu’à propos de leurs méfaits.  Le plus souvent, les chroniqueurs parlent des dépradations et des exactions qu’ils commettent sur les propriété et les tenanciers du monastère.

Souvent, leurs exactions se rattachent à l’exercice abusif du droit de justice.  Cette juridiction, dont le rôle était autrefois prépondérant, avait subi de profondes modifications.  Désormais, le villicus et les scabini, en plus de leurs fonctions administratives, avaient la charge de rendre les sentences en matière de conflits et de délits.  L’activité judiciaire de l’avoué n’avait pas pour autant disparu, mais elle était ordinairement limitée à quelques jours par an.  Le plus souvent, ces « plaids généraux » étaient au nombre de trois et donnaient lieu à une réunion solennelle de tous les tenanciers libres de la circonscription.  Dans certaines causes, une fraction de l’amende (causes criminelles) ou de la caution déposée par les parties (causes civiles) était dévolue à l’avoué.  Fréquemment, pour majorer ces émoluments, les avoués franchissaient les barrières opposées à leur juridiction et s’adjugeaient des indemnités arbitraires.  Ces oppresseurs abusaient de leur force pour accabler les paysans de leurs exigences.

En réaction à ces abus, on vit apparaître, à partir de la seconde moitié du XIIe siècle, une série de règlements d’où l’avouerie sortit minutieusement déterminée mais considérablement amoindrie.

L’avoué de Saintes, lui aussi, procura bien des difficultés à l’abbaye de Lobbes.  Cet avoué, un certain Gillard, finit par conclure un accord que rendit public et confirma le comte Baudouin V de Hainaut en 1173.  Les droits de l’avoué y étaient strictement délimités et, par conséquent, les obligations des tenanciers définies, du moins en partie.

Le texte de ce règlement d’avouerie mérite une analyse détaillée.  Il nous renseigne bien sûr sur les droits respectifs de l’abbaye de Lobbes et de l’avoué à Saintes, mais il va bien au-delà.  En effet, ce document transpire le contexte historique du moment, à savoir celui de la formation des principautés territoriales et de la volonté du comte de Hainaut d’affirmer son pouvoir sur la frontière avec le Brabant.  Il met aussi en scène les acteurs les plus en vue de la région, les seigneurs d’Enghien, de Steenkerque et de Saintes.

Des relations tendues entre l’abbaye de Lobbes et l’avoué de Saintes

Le règlement d’avouerie de 1173 fait explicitement allusion à un conflit survenu entre l’abbaye de Lobbes et son avoué local Gillard de Saintes.  Pour aboutir à un arrangement, on fit appel à des arbitres, désignés de commun accord par les parties et chargés de faire toute la lumière sur les droits des uns et des autres à Saintes.  On y trouve des ecclésiastiques, Lambert, abbé de Saint-Ghislain, Gislebert, abbé d’Eename, Gérard, abbé d’Aulne, présents probablement comme représentants de l’abbaye de Lobbes, mais aussi le prévôt de Mons, qui intervient vraisemblablement au nom du comte de Hainaut, et trois seigneurs des environs, Gossuin et Englebert d’Enghien, Englebert de Steenkerque, sans doute représentants de l’avoué.  Jean, abbé de Lobbes, et Gillard, avoué de Saintes, s’engagèrent à respecter le jugement de ces arbitres.  Au cas où Gillard ou ses successeurs ne respecteraient pas l’accord, après trois semonces, l’abbaye de Lobbes pouvait faire appel à la sentence l’évêché de Cambrai pour contraindre l’avoué à lui payer la somme de 50 marcs de Cologne.  On ignore si cette menace fut un jour exécutée, mais il est certain que les avoués n’en restèrent pas là.  Au tout début du XIIIe siècle, Pierre de Saintes, successeur de l’avoué Gillard, s’intitule désormais seigneur de Saintes et semble bien étendre sa juridiction de manière incontestée sur l’ensemble du territoire saintois.  La portée de ce règlement d’avouerie fut donc assez limitée ou de courte durée.

Le conflit touchait en particulier l’exercice du ban sur les terres de l’abbaye et les exactions de l’avoué portant sur des redevances et des prestations comme les corvées.  Les redevances et les corvées sont tout simplement supprimées, du consentement de l’avoué.  Ce dernier continuait cependant à jouir de certaines prestations sous la forme de corvées, mais uniquement celles qui étaient déterminées et laissées au jugement des échevins, à savoir les corvées de fauchage en août et de charruage en automne.  Les abus en matière judiciaire sont prévenus par une limitation stricte des droits de l’avoué.  Il ne peut plus exercer sa justice qu’à l’occasion des trois plaids généraux.  Finalement, le règlement réaffirme très clairement la juridiction seigneuriale de l’abbaye de Lobbes sur l’ensemble de sa terre de Saintes.

L’intervention du comte de Hainaut à Saintes

On ne doit cependant pas perdre de vue le contexte politique général dans lequel prend place ce règlement.  L’intervention du comte de Hainaut, qui se présente opportunément comme le haut-protecteur de l’abbaye de Lobbes sur le territoire de son comté, est symptomatique à cet égard.  A cette époque, la région d’Enghien fait encore débat et est disputée entre les principautés naissantes du Hainaut et du Brabant.  Depuis Hugues d’Enghien vers le milieu du XIIe siècle, les puissants seigneurs d’Enghien tentent de se dégager de l’influence hainuyère et de se rapprocher du duc de Brabant, ce qui finira par provoquer de violents conflits, notamment la guerre de Lembeek qui mettra la région à feu et à sang.  Les Saintes sont très proches des seigneurs d’Enghien.  Parmi les dispositions particulières de ce règlement figure l’interdiction pour l’avoué d’établir une fortification au sein du domaine lobbain.  Une telle clause ne peut se comprendre que comme une intervention téléguidée du comte de Hainaut pour assurer son emprise sur la région et s’opposer à la politique de fortification des Enghien qui lui est défavorable.

Un aperçu du régime seigneurial à Saintes au XIIe siècle

Le règlement d’avouerie de 1173 permet de se faire une idée du régime seigneurial qui était en vigueur à Saintes à ce moment.

(…) [à continuer]

Sources et bibliographie :

  • A.E.M., Cartulaire de Lobbes, 33, f° 203-204 – Chartes de 1161 et 1162. [à vérifier]
  • A.E.M., Cartulaire de Lobbes, 33, f° 258-260 – Règlement d’avouerie de Saintes, 1173.
  • A.E.M., Cartulaire de Lobbes, 34, pp. 217-218 – Résumé en latin plus tardif et incomplet du règlement d’avouerie de Saintes, 1173.
  • L. DELPORTE, Traits du régime seigneurial dans l’ancien comté de Hainaut : la seigneurie haute-justicière de Saintes à la fin de l’Ancien Régime, Mémoire de licence inédit, UCL, 1990, pp. 33-36.
  • L. DELPORTE, Saintes, 1173, dans Chartes-lois en Hainaut (XIIe-XIVe siècle). Edition et traduction, sous la dir. de J.-M. CAUCHIES et F. THOMAS, Mons, 2005. (Analectes d’histoire du Hainaut, t. 9), pp. 451-457.
  • C. PERGAMENI, L’avouerie ecclésiastique belge.  Des origines à la période bourguignonne, ???, 1907.
  • J. WARICHEZ, L’abbaye de Lobbes depuis les orginies jusqu’en 1200, Tournai – Paris, 1909.

ARTICLE EN CHANTIER

© Luc DELPORTE – 06/08/2017.

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